CHRONIQUE: L'ENVERS DU DÉCOR (2)

Et si nous parlions de... cuisine. Les mœurs changent, les espaces, leur qualité, leur fonctionnalité aussi. Autrefois combinée avec l'unique source de chaleur ou, dans les appartements bourgeois, dissimulée et dévouée au seul personnel de service, la cuisine est devenue au fil du XXe siècle, le coeur de l'habitat, l'objet que l'on expose.

Symboliquement, le foyer, lieu où chacun se rassemble, se retrouve, au plus près du feu, la cuisine n’est apparue comme élément isolé et progressivement intégré de la maison, qu’au Moyen-Âge. Loin bien évidemment de concerner tous, seules les demeures bourgeoises, les châteaux en étaient dotés et généralement, elles étaient détachées, à l’écart, afin de se prémunir des incendies. Cette définition de la cuisine n’a pas connu d’évolution notable jusqu’au XIXe siècle, et consécutivement à la révolution industrielle, à la banalisation de l’eau courante, puis du gaz et de l’électricité.

Cuisine de Francfort de Margarete Schütte-Lihotzky © Museum der Dinge, Berlin
Cuisine de Francfort de Margarete Schütte-Lihotzky
© Museum der Dinge, Berlin

Il est intéressant de se souvenir, par exemple, que réfrigérer ses aliments, n’était permis, et ce jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, qu’à l’aide de pains de glace... qui dérivait d’un véritable commerce de la conservation. Le luxe était de posséder sa propre glacière, une pièce singulière à l’architecture souvent remarquable. La typologie de l’habitat révèle l’évolution de la place de la cuisine.

Pièce principale, à laquelle, on a ajouté, agrégé des chambres, qu’on a ensuite séparées, puis des salons quand on en avait les moyens, la cuisine qui n’était plus le foyer, le mode de chauffage migra et fut isolé. La cuisine que nous connaissons aujourd’hui fut présentée pour la première fois en 1926, et fut inventée par une femme, l’architecte autrichienne Margarete Schütte-Lihotzky pour un ensemble d’habitat social réalisé à Francfort par l’architecte Ernst May. Ce nouveau concept visait à la fois, à réduire la place prise par la cuisine-séjour dans le foyer type de l’ouvrier et à sortir de la pluralité fonctionnelle de ce lieu, qui servait, tout à la fois, à cuisiner, bien sûr, mais également manger, se laver, et parfois même dormir.

Cuisine de Francfort (reconstruction) Museum für angewandte Kunst (MAK), Vienne
Cuisine de Francfort (reconstruction)
Museum für angewandte Kunst (MAK), Vienne
Cuisine de Francfort de Margarete Schütte-Lihotzky © Collection Artsmia
Cuisine de Francfort de Margarete Schütte-Lihotzky
© Collection Artsmia

Privilégiant l’efficacité, réduisant les mouvements, les déplacements, optimisant chacune des phases de la préparation des repas, Schütte-Lihotzky entamait avec son design une première révolution féministe. Depuis, la cuisine n’a cessé d’évoluer. Il fallut attendre les années 60, pour que ce modèle dit cuisine laboratoire soit adopté et généralisé.

De nouvelles matières apparaissent et, en particulier, le Formica, qui deviendra pratiquement omniprésent permettant, parce que bon marché, l’accès de la cuisine équipée à la majorité de la population.

Et puis, soudainement, après une tentative presque vaine de Le Corbusier qui, dans chaque appartement de la Cité Radieuse à Marseille, inscrit une cuisine-bar qui s’ouvre sur le salon... la cuisine sort de son isolement, devient objet, meuble et s‘affiche !

A nouveau centre du logement, lieu où se décident toutes les orientations importantes... du foyer, où l’on accueille ses amis, la cuisine dite « américaine » est ouverte, et contient l’ensemble des développements technologiques. On peut cependant s’interroger sur cette démonstration toujours plus forte du design dans l’univers de la cuisine, sur cette idée que la cuisine ne serait plus le lieu de la préparation culinaire, le laboratoire, mais la vitrine, à l’image des restaurants qui exposent le travail des cuisiniers à la vue des clients.

Cuisine de Francfort de Margarete Schütte-Lihotzky © i.reed.it
Cuisine de Francfort de Margarete Schütte-Lihotzky
© i.reed.it

Le meuble-cuisine est-il toujours un instrument, un outil, ou est-il devenu, au fil du temps, comme le serait une voiture, une forme catégorielle exprimée de son standing ? Objet de décoration, la cuisine détermine peut-être ce que la place de la nourriture, les habitudes culinaires, leur qualité occupent, dans une société où la vitesse prédomine. Un objet inerte, plastiquement parfait, mais voué essentiellement à recevoir des produits de consommation transformés et préparés hors... du foyer.

Peut-on dans une vision plus optimiste, imaginer que la cuisine connectée, et à partir d’elle ou de son absence, libérera l’ensemble du logement pour privilégier la spatialité et permettre à d’autres fonctions, de retrouver la lumière ?

Texte: Philippe Meyer
de: Maisons et Ambiances, numéro 02/20

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